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De Pareto à Koltès, Tryngo et l’économie collaborative

De Pareto à Koltès, Tryngo et l’économie collaborative

L’économie du partage, c’est de l’économie, donc un marché

L’économie collaborative mise à nue. Un sondage du Monde indique que 67% des usagers sont avant tout motivés par des avantages financiers.

Il est vrai que si tout individu peut à son tour devenir producteur et gagner de l’argent, il veut aussi et peut-être surtout se sentir reconnu. Car cette forme d’estime correspond à un besoin fondamental, pas toujours satisfait – pour utiliser un euphémisme – dans le monde salarié.

L’économie collaborative a donc de beaux jours devant elle et n’est sans doute qu’à l’aube de son développement. «Partage»ou «collaboratif» sont d’ailleurs des mots ambigus, entre marketing et intention généreuse. N’importe quel acte économique est une collaboration, un partage, mais le plus souvent inégal. Dans le bouillonnement actuel de l’Internet, des entrepreneurs suisses sont aussi sur les rangs et créent leurs propres plateformes d’échanges.

Ainsi le site Tryngo, conçu pour proposer n’importe quel échange de biens ou de services entre particuliers contre rémunération. Il suffit de s’inscrire et de proposer objets ou services en y associant un prix. Tryngo mentionne explicitement que nous avons tous des compétences ou des objets inutilisés et qu’en les partageant, il est possible d’en tirer un avantage financier.

La plate-forme Tryngo est très claire et la démarche excellente. Il n’en reste pas moins que, sous couvert d’une relation de partage, nous avons en réalité, comme sur les autres sites du même type, la première traduction concrète moderne de la théorie économique du marché de concurrence pure et parfaite telle qu’élaborée par Walras et Pareto au 19e siècle.

Il vaut la peine de citer ici la définition qu’en donne l’Encyclopedia Universalis:

«[La théorie] expose une vision strictement individualiste de la société […]. Seuls acteurs, les individus sont supposés parfaitement rationnels et capables de décider au mieux de leurs intérêts, c’est-à-dire de maximiser le rapport entre les satisfactions ressenties et les sacrifices requis pour les obtenir par l’échange de bien contre monnaie. Les rapports sociaux se résument à des relations d’échange marchand. D’une manière générale, les marchés informent les clients potentiels sur la qualité, la quantité et les prix des biens offerts à la vente […]. Ils organisent en des lieux géographiques donnés ou sur Internet la rencontre des offres et des demandes existant à un moment donné.»

Nous nous trouvons exactement dans ce cas de figure, qui n’a probablement jamais existé dans sa forme pure jusqu’à l’ère de l’Internet. La seule différence réside dans la relation sociale qui est censée s’établir entre le fournisseur et le client. Elle est sans doute parfois réelle, mais il s’agit aussi fréquemment d’une pure relation d’affaires.

L’économie collaborative se traduit par une atomisation du marché qui devrait être compensée par une relation plus forte entre l’acheteur et le vendeur. Nous jouons déjà presque tous le rôle d’acteurs de cette scène de la concurrence pure et parfaite chaque fois que nous achetons sur des sites de vente ou que nous louons sur Airbnb.

L’avenir dira si la concrétisation moderne de ces anciennes théories économiques s’insinue peu à peu dans tous les aspects de notre existence. Il y a 30 ans, Bernard-Marie Koltès avait tout compris des rapports marchands purs entre deux individus dans sa formidable pièce Dans la solitude des champs de coton, un des plus beaux textes de théâtre du 20e siècle qui traite de l’affrontement entre un dealer et son client. Mais, chez Koltès, tout est inquiétant, violent; ce sont des fauves qui s’affrontent, pas de gentils partageux. C’est aussi cela le marché. Sous Internet, la guerre.

«Et la seule frontière qui existe est celle entre l’acheteur et le vendeur, mais incertaine, tous deux possédant le désir et l’objet du désir, à la fois creux et saillie, avec moins d’injustice encore qu’il y a à être mâle ou femelle parmi les hommes ou les animaux» (ouvrage cité).


Par Jacques Guyaz
Publié le Vendredi 28 Août 2015

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